De son côté, le comparatisme est souvent
tiraillé entre une pléthore d'études de cas
et un niveau de théorisation qui, surtout aujourd'hui,
veut inclure toutes les sciences sociales dans une discipline
qui n'aurait peut-être que ce désir pour identité
contemporaine. Par cet écart entre pratique et théorie,
et peut-être dans l'espoir de faire en sorte que les études
de cas correspondent aux principes universels, les comparatistes
de nos jours abandonnent de plus en plus la notion de l'"influence",
attendant sans doute que le phénomène disparaisse
avec son nom. Il nous semble pourtant difficile d'imaginer une
internationalisation qui ne passe pas par des influences, entendues
comme rapports de force à la fois positifs et négatifs,
d'attraction et de répulsion, entre des écrivains,
entre des littératures, entre des sociétés.
Il en résulte que le comparatisme contemporain peut toujours
comparer, mais il aurait du mal à aborder une internationalité
plus forte, plus influente, que sa propre négation des
limites nationales.
D'un autre côté, la sociologie de la
littérature, en principe plus terre à terre dans
la mesure où ses analyses devraient se réaliser
en fonction des substrats sociaux, n'a guère fait davantage
pour cerner une internationalité historique, ni en littérature,
ni en substrat social. Ses catégories effectives demeurent,
pour l'essentiel, le texte qui fait partie d'une oeuvre, inscrite
dans une littérature qui à son tour correspond à
une société. Le texte ainsi enfermé dans
une topologie de déterminations concentriques ne saurait
aller nulle part. De tels lieux clos, pourtant peu en évidence
dans les milieux littéraires de notre siècle, semblent
relever plutôt d'un désir analytique qui, en survolant
les asymétries concrètes, se fait complice, malgré
tout, d'un comparatisme dépourvu d'influences.
Comment se fait-il que nos disciplines actuelles
- et nous sommes bien là, entre le comparatisme et la sociologie
- nous fournissent si peu d'outils conceptuels pour parler de
l'internationalité littéraire? Pourquoi la notion
que nous proposons de mettre ici en oeuvre - le régime
- provient-elle en fait de recherches sur les relations internationales
politiques et commerciales? Le problème est peut-être
que nous nous trouvons toujours dans ce qu'on appelait autrefois
les sciences "morales", les sciences du comment "devrait être"
le monde, et donc quelque peu éloignés de la nécessité
d'une pratique matérialiste, expérimentale, empirique.
Morale du lieu clos
Il existe, depuis les origines de l'esthétique
moderne comme mode de totalisation, une moralité du lieu
clos, de ce lieu qui entoure oeuvre et auteur de déterminations
circulaires qui aboutissent soit à la société,
soit à l'humanité. Le particulier et le général
peuvent ainsi trouver forme au-delà des asymétries
terrestres: "Dans la réalité finie, dit entre autres
Hegel, les déterminations qui correspondent à la
vérité existent les unes en dehors des autres, de
sorte qu'on se trouve en présence d'une séparation
de ce qui, selon la vérité, est inséparable".[1]
Et si la vérité exclut l'influence, la morale et
le goût doivent se conformer: "... un caractère qui
mérite vraiment ce nom agit toujours de sa propre initiative
[...] et ne laisse pas un étranger influencer ses actes"
[2]; ou encore: l'"homme de caractère s'applique aux intérêts
réels du milieu où il reste et où il se sent
chez lui" [3]. Cela nous semble fort bien dit et non facilement
réductible à une idéologie nationaliste pernicieuse.
Citons pourtant Gabriel Tarde, sociologue qui en 1895 applique
aussi succinctement ce même principe pour affirmer que tout
art qui vient de l'étranger est "immoral et dissolvant,
parce qu'il apporte avec lui-même son but, l'aspiration
spéciale, collective et patriotique du lieu de naissance"
[4]; et par commutation mathématique: "Quand l'art se présente
séparé de la morale, quand il est un agent non d'harmonie,
mais de dissolution sociale, c'est un signe qu'il est importé
du dehors..." [5]. Le glissement pervers de l'argument est dû
évidemment à une confusion entre le lieu clos comme
jugement de valeur (Hegel) et comme jugement de fait (Tarde).
Or, puisque cette même confusion se trouve actuellement
au fond de la plupart des malentendus en sociologie de la littérature
(la représentation du social comme qualité des grandes
oeuvres est jugement de valeur; comme qualité de toute
oeuvre, malentendu de fait), elle ne peut être écartée
comme simple produit d'un âge qui ne nous concerne plus.
En voici l'actualité: le désir de
rattacher une littérature à une seule société
se présente comme négation à la fois de l'internationalité
et de l'autonomie de l'art; il localise en fait l'internationalisation
comme l'une des causes possibles de l'autonomie progressive de
l'art face aux sociétés individuelles. Il n'est
donc guère surprenant de retrouver la même topologie,
la même suppression des influences, chez, par exemple, le
Goldmann pour qui Port-Royal était le lieu clos par excellence:
la fermeture qui permet le jugement de valeur va de pair avec
le silence sur l'autonomie. Quant à l'extension du lieu
de valeur au monde des faits, la critique vulgaire marxiste, telle
au moins qu'on la retrouve dans l'analyse que fait Françoise
Pérus du Modernismo hispano-américain, rejoint les
présuppositions des naturalistes conservateurs du XIXème
siècle: "C'est une erreur de penser que les influences
soient suffisamment efficaces pour pouvoir générer
des moments superstructuraux réellement détachés
de leur base [...]. Les influences se réalisent en fonction
de certains besoins de la société réceptrice"
[6]. La faiblesse de l'argument, surtout appliqué au XXème
siècle, relève non seulement de la croissance quantitative
et constante des effets dus aux influences littéraires,
mais de l'internationalisation croissante de tous les facteurs
qui autrefois auraient pu indiquer la production domestique des
"besoins" sociaux. On oublie trop souvent que, tout comme Taine
qui exclut les influences internationales en choisissant d'écrire
l'histoire d'un "monument", à savoir la littérature
anglaise, Marx se centra sur l'objet d'étude le plus centralisé,
le plus "complet" de son temps, le capitalisme anglais. De telles
généralisations à partir de nations privilégiées
ne sont plus praticables dès que l'on reconnaît et
nomme l'existence des centres, la distance des périphéries,
et donc une base matérielle pour l'autonomie.
Et pourtant les présuppositions persistent.
Lorsque Zima fait sa critique de Bakhtine - pour choisir un dernier
exemple parmi maints autres - il trouve impossible que la structure
carnavalesque puisse apparaître chez Dostoïevsky, chez
Thomas Mann et chez Rabelais, et que Bakhtine en fait "substitue
une argumentation située sur le plan de l'évolution
littéraire à l'argument sociologique proprement
dit" [7]. Doit-on conclure que, selon l'argument sociologique
"proprement dit", l'écrivain ne doit pas représenter
autre chose que sa propre société (Hegel), ou ne
peut jamais se libérer de son lieu de naissance (Tarde)?
Et même si l'on admet que l'évolution puisse passer
par l'étranger, l'histoire de l'internationalité
littéraire devrait-elle correspondre exactement à
l'histoire des sociétés nationales? Ou encore: pourquoi
l'internationalité littéraire devrait-elle imiter
les relations économiques ou politiques qui existent entre
les sociétés?
Dans ce qui suit, je voudrais surtout démontrer
qu'une conceptualisation en quelque sorte adéquate aux
principes de l'internationalité exige que l'on mette en
question certains des fondements de l'esthétique et de
la sociologie modernes. A titre d'exemple, nous esquisserons une
analyse empirique des relations littéraires internationales
à la fin du XIXème siècle. La comparaison
avec les relations économiques et politiques de la même
époque fera ressortir une notion de "régime" qui,
mise en relation avec le concept d'"autonomie littéraire",
et distance prise des cas individuels, pourrait être appliquée
aux relations littéraires d'autres époques.
Le réseau empirique
Admettons que le fondement de toute influence entre
les nations soit le transport en tant que conquête de la
distance matérielle: les marchandises, les armées,
les devises, les écrivains, les livres se déplacent
selon des contraintes très historiques. La tendance internationaliste
n'est rien d'autre, au fond, qu'une conséquence du développement
des moyens de transport. Il est possible de postuler que l'efficacité
de ces transports se mesure en temps -quantifiable sur le terrain-
et en distorsion d'information -lisible comme les bruits entourant
chaque influence reçue. Mais le modèle mécaniste
ne sert qu'à interroger l'histoire des voies réellement
utilisées. Notre première tâche sera donc
de reconstituer la forme générale, le réseau,
des voies mises en valeur à un moment historique donné.
Presqu'un siècle d'études en littérature
comparée nous fournit en fait suffisamment de renseignements
pour dessiner, bêtement et selon des critères aussi
impressionnistes que ceux de nos sources, une image des grandes
lignes d'un réseau particulier, celui de la littérature
de l'époque "fin de siècle".
Quoique nullement définitif, le schéma
présenté dans les pages suivantes fait ressortir
une forme générale qui pourrait difficilement être
autre. Vu de loin, ce grand triangle, d'intensité centralisée,
trace un rayonnement progressif qui, autour de 1900, aboutit à
une série de petites lignes qui disparaissent vers le nouveau
siècle. Ne cachons pas que la cohérence relative
de cette image est due en premier lieu au choix de présenter
les cadres nationaux dans l'ordre de leur éloignement relatif
et orientation longitudinale (Est-Ouest) par rapport au centre
à l'époque le moins contesté, Paris. Pourtant,
la cohérence du résultat suggère que ce choix
n'a pas été arbitraire, et que le facteur déterminant
demeure, encore au tournant du siècle, la distance matérielle
des terres et des océans que les porteurs d'influences
avaient à traverser.
Il se peut que le message de cette forme étendue
corresponde en quelque sorte aux problèmes que Saintsbury,
par exemple, affronte en écrivant le dernier tome de son
histoire de la littérature européenne: ayant comparé
les "grandes" littératures anglaise, française,
allemande, espagnole jusqu'à la fin de leur romantisme
respectif, l'historien ne sait plus organiser l'énorme
quantité de nations et de langues qui devraient figurer
dans ce volume sur le Later Nineteenth Century. Il insiste
donc pour dire que "le romantisme a été la clé
de voûte de toute la meilleure littérature", et n'accepte
pas qu'on mette en opposition "le sentiment et la critique, l'optimisme
et le pessimisme, l'imaginaire et la science". Or l'évidence
des voies suggère que ce sont justement ces oppositions-là
qui se sont faites transporter par le réseau qui nous concerne.
Comme l'a remarqué Hugo von Hofmannsthal en 1893: "Deux
choses nous semblent modernes aujourd'hui: l'analyse de la vie
et la fuite devant la vie" [8]. Szabolcsi en entrevoit la réalité
historique: "le Naturalisme et le Symbolisme arrivèrent
dans beaucoup de pays ensemble et à la même époque,
en sorte qu'ils se développèrent non l'un contre
l'autre, mais plutôt comme des renforcements mutuels" [9].
Ce simple fait, mis en évidence au niveau du réseau,
sert à poser bien des questions aux historiographies littéraires
fondées sur la notion d'un "Symbolisme international",
comme si cette conceptualisation française avait à
elle seule éclairci le lyrique du monde entier. En fait,
c'est l'opposition "art autonome"/"art scientifique" qui a voyagé
à l'époque qui nous intéresse, et c'est uniquement
à partir de ce niveau de conceptualisation général
que l'on pourrait mettre en parallèle (mais non en hiérarchie)
les mouvements nationaux comme, entre autres, l'Aestheticism britannique,
le Modernismo hispano-américain et le "Symbolisme" français
(d'ailleurs largement belge).
Une autre façon d'interroger les histoires
littéraires nationales à partir d'une conceptualisation
internationaliste découle de la forme du réseau
en soi, notamment de la tendance vers la synchronie indiquée
par ces lignes qui deviennent de plus en plus horizontales. Cette
tendance serait mise davantage en évidence dans un schéma
qui tiendrait vraiment compte de l'importance de la divulgation
centralisée, particulièrement du rôle de Paris
comme relais des influences. On ne saurait attribuer la renommée
internationale de Poe, par exemple, au moment historique et géographique
de l'écrivain lui-même: son influence, en suivant
celle de Baudelaire, ne trouve son vrai point de départ
qu'en 1890, à Paris. De même pour Rimbaud, qui n'a
de renommée internationale qu'après 1892. Quant
à Mallarmé, son influence ne part pas de l'époque
parnassienne, mais de la période entre 1884 - A Rebours
- et 1892 - Entartung. De telles mises au point font apparaître
une synchronicité telle qu'il faut remettre en question
ce que l'on considère trop souvent comme le "retard" de
maints mouvements littéraires "nationalistes" ou "néo-romantiques"
de l'époque [10]. Dans la plupart des cas (notamment en
Europe de l'Est, dans les pays scandinaves, dans le monde hispanique,
mais aussi au Japon [11]), le discours lyrique qui fait l'éloge
de la vie régionale ne peut pas être attribué
à l'ignorance des mouvements symboliste et naturaliste
mais à la négation de ces derniers proclamée
en France par des poètes comme Gregh, Samain et Claudel.
Si en 1907 Darío s'inspire de Hugo [12], ce n'est pas qu'il
ignore Mallarmé, mais que Hugo est le poète le plus
populaire dans la France du moment [13]. Et si de telles influences
"romantiques" se multiplient sur toute l'étendue du réseau
dans ces mêmes années, c'est que nous avons affaire
à un moment international qui n'est ni de l'"art autonome",
ni de l'"art scientifique", et qui en fait ne semble trouver aucun
nom consacré dans nos histoires nationales. Si en 1893
Hofmannsthal avait placé la "vie" entre l'esthétisme
et le naturalisme, quelques années plus tard, à
partir des retentissements internationaux de l'affaire Dreyfus
et surtout à la suite d'octobre 1905, ce serait à
la "vie" tout court que les poètes voudraient participer.
Les apparitions de ce terme comme panacée générale
sont trop nombreuses pour être dues au hasard: en ne lisant
que les articles réunis sous le titre de The Symbolist
Movement in the Literature of the European Languages, on retrouve
cette idéologie de la "vie" à Buenos-Aires (1898),
à Varsovie (1902), Coïmbre (1904), Madrid (1905),
Prague (1906), Vienne (1906), Moscou (1906) et Budapest (1906)
[14]. Si tout cela est censé représenter un mouvement
"symboliste", alors il faudra réécrire les principes
du symbolisme français. Mais il n'en est rien: la préparation
centraliste de cette catégorie esthétique se trouve
diversement chez Guyau, chez Wilde, chez Symons, chez Gregh...;
son aboutissement s'exprime chez Cendrars en 1913 ("La littérature
fait partie de la vie... Vivre n'est pas un métier. Il
n'y a donc plus d'artistes" [15]); et ce passage aux principes
avant-gardistes renvoie en même temps à tout un développement
qui chevauche la fin du siècle: "Ecrire n'est pas un métier,
avait dit Camille de Sainte-Croix déjà en 1891.
C'est la Vie même"...[16]. Quelque chose d'important s'est
passé ici (il se peut que la "vie" ait remplacé
la catégorie romantique de la "nature", résolvant
ainsi la scission moderniste propre au XIXème siècle...
base intéressante pour une définition historique
du "post-modernisme"). Mais l'essentiel, dans le contexte présent,
est que ce genre de questionnement ne peut se produire qu'à
partir d'une image, aussi provisoire et imparfaite soit-elle,
du réseau international.
Détermination du "moment
idéal"
Comment conceptualiser le rapport entre ce réseau
littéraire et les autres réseaux de la même
époque: ceux des bateaux, des chemins de fer, des alliances
politiques et militaires, des relations coloniales et impérialistes?
Il semblerait que le centre du réseau littéraire
- France, Angleterre - corresponde au centre du réseau
économique et politique mis en place par ces deux grandes
puissances coloniales. Mais la forme générale du
réseau littéraire ne suit pas du tout les relations
internationales proprement colonialistes: à quelques exceptions
près (notamment Tagore), les Malgaches, les Africains,
les Indochinois, les Indiens, ne sont pas du tout touchés
par le réseau. On ne saurait parler ici d'"exclusion" ou
d'"histoire négative", car le réseau littéraire
ne concerne qu'une partie du monde, et le reste, quoiqu'incorporé
déjà dans les relations économiques, n'est
ni valorisé ni dévalorisé au niveau littéraire:
il est simplement absent. Dans ce contexte, il serait difficile
de voir le réseau littéraire comme conséquence
directe du développement des réseaux des marchandises
et des armées. Nul doute que les déplacements littéraires
sont rendus plus ou moins difficiles par des intérêts
plus puissants, mais cela n'empêche pas que leur réseau
détienne ses propres impératifs, et que les littéraires
soient en mesure de choisir leurs moments de départ et
d'arrivée.
Pourquoi donc est-ce que les réseaux différents
tendent à partager leurs centres? Notons d'abord que le
centre littéraire en fait se déplace vers Paris
au cours des années 1880 et 1890, correspondant au prestige
croissant de la France en tant que nation impérialiste
à côté de l'Angleterre, et en contradiction
avec l'image de la "France décadente" répandue autour
de 1870. Ce n'est que pendant l'expansion économique française
que les étrangers peuvent accepter, voire importer, une
esthétique française "décadente" sans pour
autant risquer une vraie décadence économique et
politique. Bien que ce soient toujours la révolution française
et la "France libérale" qui inspirent une certaine francophilie
aux écrivains étrangers (beaucoup d'entre eux sont
en train de se libérer de la réelle décadence
des empires austro-hongrois, espagnol, portugais, ottoman et tsariste),
le fait que cette image ne correspond pas du tout à la
France de l'époque n'est pour eux nullement gênant:
pour exercer son influence littéraire, il faut que Paris
représente à la fois une puissance impériale
et une pensée libératrice. Comme le dit Etiemble,
"la force des armées compensait la légèreté
de la doctrine symboliste"[17].
Si déterminisme il y a dans l'épanouissement
du réseau autour de 1890, c'est donc à attribuer
à un ensemble de facteurs contradictoires qui permettent
que les principes de l'esthétisme, du naturalisme, puis
de la "vie", à la suite d'un long développement
dans le centre, trouvent le moment juste pour leur départ
vers l'étranger. C'est en fait le déterminisme selon
Lukács: "Pour que le marin puisse "répondre" au
vent en ouvrant les voiles, il faut l'intervention, la mise en
valeur pratique, du moment idéal" [18].
Régimes internationaux
Cela dit, nous devrons avouer que les grandes lignes
des disséminations littéraires deviennent de plus
en plus difficiles à suivre au fur et à mesure que
l'objet avance dans l'histoire. Le terrain du XXème siècle
présente non seulement trop de déplacements d'écrivains,
mais surtout trop d'"entrées nationales" (en réalité
les grandes villes) pour qu'une image cohérente puisse
en résulter. Nous nous retrouvons devant le problème
de Saintsbury, et peut-être au bord d'une certaine "folie
cartographique"[19]. La notion de réseau n'est pas en soi
adéquate aux problèmes de l'internationalité
littéraire.
En théorie des négociations politiques
et économiques, la notion de "régime" a remplacé,
au cours des années 1970, celle de "systèmes internationaux".
Selon Keohane et Nye, "régime international" veut dire
"un ensemble d'aménagements [governing arrangements] par
lesquels sont ordonnés des rapports d'interdépendance"
[20]. Suivant cette acception, un groupe de chercheurs américains
s'est mis d'accord pour produire une définition à
la fois plus complexe et plus précise:
Un régime se compose d'ensembles -explicites
ou implicites- de principes, de normes, de règles et de
procédés de négociation autour desquels les
attentes des acteurs convergent sur un champ de rapports internationaux,
et grâce auxquels les comportements individuels de ces acteurs
pourraient être coordonnés [21].
Deux aspects peuvent nous permettre de distinguer
"régime" et "système". D'une part, la notion d'"acteurs
indépendants" renvoie à un théâtre
pour lequel le drame n'a pas encore été écrit:
on ne présuppose pas la sorte de cohérence que pourrait
imposer un auteur unique ou une grande puissance mondiale. D'autre
part, et surtout, la "matière" d'un régime n'est
pas tant ce qui se passe au niveau matériel d'un réseau,
que les "attentes" mêmes des acteurs (on pourrait bien sûr
parler d'un "horizon d'attente"), leur perception des rapports
internationaux actuels, futurs ou souhaitables. Les régimes
se situent donc dans l'ordre idéologique des mythes qui
entourent des objets réels -car les réseaux existent-
et qui doivent former la base de toute action, de toute stratégie
dans ce domaine. Car dans le cas des relations internationales,
nous l'avons déjà confessé, l'étendue
de l'objet réel dépasse la perception de tout acteur
- ou chercheur - individuel.
Malgré cette importance de l'aspect subjectif,
les régimes internationaux sont souvent très définissables.
Citons, à titre d'exemple parallèle au régime
littéraire que nous voudrions cerner, la description proposée
par Puchala et Hopkins des "aménagements du régime
colonial de 1870-1914" [22]:
1. Bifurcation de la civilisation: les puissances
coloniales voient le monde en fonction de deux classes de nations:
les Européens civilisés et les "sauvages", les "barbares",
les "enfants".
2. Légitimité du gouvernement à
distance: on accepte que la fonction des élites européennes
soit de gouverner les colonies à partir des centres européens.
3. Légitimité de l'accumulation de
terrains étrangers: le prestige d'une puissance se mesure
en fontion de l'espace qu'elle contrôle.
4. L'importance de l'équilibre des puissances:
les puissances coloniales attendent compensation pour tout changement
des frontières de leurs domaines.
5. Néo-mercantilisme: à partir de
1880, le principe du libre-échange cède à
la pratique selon laquelle chaque puissance a le droit d'organiser
pour son propre bénéfice les systèmes économiques
de son domaine.
6. Non-intervention dans le domaine d'une autre
puissance: puisque aucune moralité ne justifie l'interventionnisme,
il n'y a aucune moralité supra-nationale: chaque puissance
a le droit de faire comme elle veut dans son propre domaine.
Tout cela semble presque évident, et peut-être
si évident qu'on s'étonne du fait qu'un objet aussi
apparemment cohérent puisse contredire à la fois
les relations asymétriques visibles au niveau du réseau
correspondant (le régime cache les déséquilibres
et les influences politiques et économiques) et, plus important
pour nos propos ici, les relations visibles au niveau du réseau
littéraire de la même période. Comment parler
d'"accumulation de terrains étrangers" ou de "néo-mercantilisme"
en matière culturelle? Comment appliquer un tel régime
au niveau littéraire?
Nous ne croyons pas que la notion de régime
doive devenir encore une métaphore économique -
à côté du parler de "capitaux symboliques"
etc. - pour des processus qui se déroulent à partir
d'un réseau déjà matériellement distinct
de ceux de l'économie et de la politique: la littérature
n'est pas l'économie. C'est à dire que nous croyons
qu'il existe des régimes littéraires qui sont réellement
- spécifiquement - littéraires, et que ceux-ci sont
réellement - non métaphoriquement - des régimes
comme celui décrit ci-dessus. De ce point de vue, l'exemple
du régime colonialiste ne sert que de base pour une interrogation
générale des relations internationales propres au
réseau littéraire.
Ce procédé nous permet de proposer
une série de traits généraux du régime
littéraire fin de siècle:
1. Bifurcation de la civilisation: Les acteurs sont
en général d'accord pour reconnaître la distinction
entre l'"axe central" Paris-Londres et une vaste périphérie
dont aucun d'eux n'est pleinement conscient. Cependant, les principes
de la modernité et du progrès centralisés
ne concernent pas les colonies "sauvages" ou "barbares": le régime
littéraire coupe le monde de telle sorte que sa périphérie
se constitue de grandes villes dans des pays pour la plupart en
voie d'industrialisation, qui possèdent déjà
une connaissance du progrès [23]. C'est-à-dire que
la bifurcation se produit pour l'essentiel à partir d'une
périphérie qui ressent le besoin de créer,
et de croire à, un "centre plus avancé". Cette situation
entraîne un deuxième aspect par lequel le régime
littéraire se distingue du régime colonialiste,
à savoir la passivité relative des émetteurs
d'influences.
2. Efficacité de l'influence passive: Là
où les acteurs politiques et économiques du centre
agissent en tant qu'émetteurs d'influences, les acteurs
littéraires de ce même centre sont plutôt passifs
quant à la dissémination internationale de leur
influence. A quelques exceptions près -Marinetti par exemple,
qui provient d'une situation excentrée-, les écrivains
qui deviennent des figures internationales ne s'occupent pas des
processus par lesquels leur influence est disséminée.
Une certaine passivité ou fausse modestie de la part des
"émetteurs" aide même à créer une ambiance
de mystère et d'ésotérisme qui attire l'attention
internationale (le modèle ici serait le cas Mallarmé),
et il devient ainsi possible de parler d'"influence par absence".
Le travail disséminateur est donc fait, soit par des "récepteurs-médiateurs"
(toutes les "chroniques de Paris" etc.), soit par les polémiques
soulevées par la scission superficielle entre les positions
esthétiste et naturaliste (c'est en fait l'idéologie
"naturaliste-sociologique" de Huysmans, puis de Huret et de Nordau,
qui fait connaître les écrivains "symbolistes" à
l'échelle internationale).
3. Principe de fraternité: Au lieu du "gouvernement
à distance" légitime selon les hiérarchies
"maître/esclave" du régime colonialiste, le régime
littéraire maintient un principe de fraternité à
distance. C'est ainsi que Baudelaire appelle non seulement ses
lecteurs, mais aussi Poe, des membres de sa propre famille, et
sera à son tour appelé "frère" par des récepteurs
en Angleterre (Swinburne) et en Amérique hispanique (Herrera
y Reissig). La passivité de l'écrivain "maudit",
puis la recherche de la "vie", font en sorte qu'il n'y a plus
de "maîtres", plus de "disciples", plus d'"écoles":
les milieux littéraires commencent à se former en
"brotherhoods" (d'après les Préraphaélites),
en "cercles" (surtout dans les pays de l'Est), et plus généralement
en "mouvements" qui s'inspirent non pas d'un père, mais
d'un groupe de frères orphelins et sans lieu fixe.
4. Légitimité de l'accumulation d'influences:
Le rôle actif des récepteurs et leur rejet du principe
du "maître unique" impliquent qu'une littérature
centrale ne saurait "coloniser" une littérature périphérique.
De même, les écrivains éloignés du
centre ne se sentent pas obligés de suivre une seule esthétique
provenant du centre. Ce principe s'exprime succinctement chez
Martí: "Connaître les diverses littératures
est le meilleur moyen de se libérer de la tyrannie de quelques
unes d'entre elles" [24]. C'est ainsi qu'on trouve, surtout dans
le domaine hispanique mais aussi ailleurs, des revues littéraires
remplies de traductions provenant de partout: naturaliste à
côté de symboliste, allemand et russe à côté
d'anglais et français (une bonne partie des traductions
étant des "relais" par le français), et tout cela
au nom de la "modernité" comme accumulation de choses étrangères.
5. Supériorité de l'inconnu: Il va
sans dire que les processus d'accumulation n'inspirent aucun souci
d'"équilibre" quant aux frontières traditionnelles
entre les littératures. Pourtant, on ne saurait parler
ni de libre-échange, ni de protectionnisme dans ce contexte.
Si la plupart des influences vont du centre à la périphérie,
cela n'empêche pas que les grandes accumulations culturelles
de l'époque colonialiste soient au centre, ou bien dans
les musées et les bibliothèques à prétentions
universelles, ou bien grâce à l'exotisme qui entoure
les découvertes de "Wagnérisme", de l'art japonais,
du roman russe, etc. Les critères d'importation, au centre
comme à la périphérie, ne se basent pas sur
la simple "actualité" de telle ou telle influence, mais
sur l'idée qu'il faut connaître tout ce qui n'est
pas déjà connu, fût-ce d'hier, fût-ce
du Moyen-Age. Cela entraîne une dévalorisation générale
du "déjà connu", notamment du legs des générations
immédiatement antérieures (les "pères"),
et une structuration de valeur telle que soient privilégiés
à la fois tout ce qui est neuf et tout ce qui est éloigné
dans l'espace ou dans le temps.
6. Supra-nationalité des intellectuels: Tous
les principes ci-dessus contredisent les bases du "non-interventionnisme"
du régime colonialiste. Si les grandes nations sont d'accord
pour ne pas faire appel à une moralité supra-nationale,
cela n'est certainement pas le cas pour les écrivains du
tournant du siècle. Seule la possibilité d'une valeur
"inconnue" empêche, dans un premier temps, qu'un écrivain
fasse la critique d'une littérature étrangère;
une fois épuisée cette valeur, une fois "consommée"
l'étrangeté, les frontières nationales ne
fournissent plus de protection. Cet aspect du régime littéraire
revêt d'ailleurs une importance politique autour de l'affaire
Dreyfus, attentivement suivie outremer. Car c'est grâce
à ce débat que le substantif "intellectuel", d'abord
comme synonyme de "traître", puis comme cri de guerre, se
répand non seulement en France (le "Manifeste des intellectuels"
de 1898) mais aussi et presqu'immédiatement sur la scène
internationale [25]. Ainsi Unamuno en 1899: "Au-dessus des patries
qui se battent en triste bataille, se lève la solidarité
des intellectuels" [26]. Il n'est donc pas surprenant que les
écrivains anti-colonialistes en Amérique latine,
et parallèlement en Australie, se tournent vers Paris pour
rompre leurs liens culturels avec Madrid et Londres, utilisant
le régime littéraire comme "levier culturel" contre
le régime politique. Ce faisant, il trouvent dans les contradictions
entre l'internationalité littéraire et le régime
colonialiste une base concrète pour leur autonomie relative
par rapport à leur société de naissance.
Quoi que disent les sociologues positivistes comme Tarde - et
bien sûr les écrivains nationalistes comme Barrès
-, le régime littéraire de l'époque rend
possible une pluralité de critères supra-nationaux,
et donne ainsi une orientation politique à la participation
à la "vie" qui va caractériser l'esthétique
des premières années du XXème siècle.
Bien que cet ensemble de principes développe
une vision suffisamment cohérente pour que nous puissions
parler d'un seul régime littéraire "fin de siècle",
notre recherche n'est pas au point où nous pourrions identifier
les processus de changement qui devraient aboutir au régime
international, évidemment très différent,
des années 1920 et 1930. Il se peut que la guerre de 1914
bloque toute recherche d'une continuité à ce niveau;
mais il est aussi possible que les régimes du XXème
siècle, avec ou sans grandes ruptures, changent de problématique
tout aussi souvent que le font les régimes économiques
et politiques.
Ensemble, les notions de réseau et de régime,
l'une au niveau des jugements de fait, l'autre portant sur des
jugements de valeur, rendent possible une conceptualisation historique
de l'internationalité littéraire encore peu en évidence
dans la littérature comparée ou dans la sociologie
de la littérature. Ces deux modes de recherche veulent
d'ailleurs répondre à un double questionnement (sartrien)
du rôle de la littérature dans le monde: d'une part,
au niveau historique des réseaux, "qu'est-ce que la littérature?"
(où?, quand?, combien?); de l'autre, surtout quand il s'agit
de réfléchir sur des régimes contemporains,
"que peut la littérature?".
NOTES
1. HEGEL, G.W.F.: Esthétique, Paris,
Flammarion, 1979, I, p. 149; voir aussi pp. 156-157.
2. Ibid., p. 308.
3. Ibid., p. 310.
4. TARDE, G.: La Logique sociale, Paris, F. Alcan,
1895, p. 396.
5. Ibid.
6. PÉRUS, F.: Literatura y sociedad en América
latina: El Modernismo , La Havane, Casa de las Américas,
1976, p. 27.
7. ZIMA, P.V.: Pour une sociologie du texte littéraire,
Paris, Union Générale d'Editions, p. 362.
8. HOFMANNSTHAL, H.: "Gabriele d'Annunzio" [1893],
in Gesammelte Werke, VII, Stockholm, Bermann-Fischer, 1946, p.
149.
9. SZABOLCSI, M.: "On the Spread of Symbolism",
in BALAKIAN, A. (éd): The Symbolist Movement in the Literature
of European Languages, Budapest, Akadémiai Kiadó,
1982, p. 183.
10. Pour n'en donner que deux exemples: B. Gicovate
veut excuser le fait que, en 1904, J.R. Jiménez fasse l'éloge
de Samain et de Jammes: le poète espagnol, dit Gicovate,
n'avait pas encore découvert "the true hierarchy of artistic
ability in the use of the French language" ("Juan Ramón
Jiménez and the Heritage of Symbolism in Hispanic Poetry",
in BALAKIAN, op cit., p. 341). De même, P. Por veut attribuer
aux origines féodales du poète hongrois le fait
qu'Ady n'accepte pas de séparer l'art et la vie ("The Symbolist
Turn in Endre Ady's Poetry"", ibid., p. 371). Dans ces deux cas,
les poètes étaient plus au courant des mouvements
français que ne le sont leur apologistes contemporains.
11. Voir WON, K.: "The Symbolists' Influence on
Japanese Poetry", Comparative Literature Studies (Urbana), 8,1971,
pp. 254-265.
12. DARIO, R.: "Momotombo", in El canto errante,
1907.
13. Lorsqu'une enquête parisienne de 1902
demande "Quel est votre poète?", la plupart des voix sont
pour Hugo. Voir DÉCAUDIN, M.: La Crise des valeurs symbolistes,
1895-1914, Paris-Genève, Slatkine, 1981, p. 151.
14. BALAKIAN, op cit.: pp. 676, 610, 559, 670, 621,
429, 390, 370.
15. CENDRARS, B.: in Der Sturm [1913], cité
par Décaudin, p. 479.
16. SAINTE-CROIX, C.: in HURET, J.: Enquête
sur l'évolution littéraire [1891], Vanves, Thot,
1982, p. 50.
17. ETIEMBLE, R.: "Symbolisme - le symbolisme à
l'étranger", Encyclopædia Universalis, 1ere édition,
t. 15, Paris, 1973.
18. LUKACS, G.: Ontologia dell'essere sociale, Rome,
Riuniti, 1976-81, II, p. 378.
19. Voir l'article de Geneviève Mouillaud-Fraisse
dans ce volume.
20. Voir KEOHANE, R.O., et NYE, J.S.: "International
Regime Change", in Power and Interdependence, Boston, Little,
Brown, 1977, p. 19.
21. Colloque des collaborateurs au numéro
spécial d'International Organization sur "International
Regimes", Los-Angeles, octobre 1980; cité par FINLAYSON,
J.A., et ZACHER, M.W.: "The GATT and the regulation of trade barriers:
regime dynamics and functions", International Organization, 35/4
(automne 1981), p. 563.
22. PUCHALA, D.J., et HOPKINS, R.F.: "International
Regimes: lessons from inductive analysis", in International Organization,
26/2, printemps 1982, pp. 245-275.
23. Dans le domaine hispanophone, il faut souligner
que la "résistance au progrès" propre au Noventayochismo
va de pair avec l'orientation plus "progressiste" du Modernismo,
de sorte que les deux tendances ont leur regard fixé sur
le centre, notamment Paris, d'où sont transmises les influences
germaniques et anglaises. Remarquons aussi qu'il nous semble difficile
de lier ces mouvements à une "situation de sous-développement"
comme l'a voulu faire FERNANDEZ RETAMAR, R. (Teoría de
la literatura hispanoamericana, Mexico, Nuestro Tiempo, 1977).
Les écrivains concernés ont plutôt tendance
à se déplacer entre les grandes villes déjà
en voie d'industrialisation.
24. MARTÍ, José: "Oscar Wilde", in
Páginas selectas, Buenos-Aires, Estrada, 1939, p. 116.
25. Sur le développement de la notion de
l'"intellectuel" en France, voir IDT, G.: "L'"Intellectuel" avant
l'affaire Dreyfus", in Cahiers de Lexicologie, XV, 2, 1969. Pour
l'Espagne, INMAN FOX, E.: La crisis intelectual del 98, Madrid,
Cuadernos para el diálogo, 1976, pp. 10 ff.
26. UNAMUNO, M. de: in Las Noticias, 10 septembre
1899; cité par Inman Fox, p. 10. En anglais, l'emploi politique
du substantif date de 1898 (OED); une version catalane ("els intel.ligents")
est à trouver dans Pèl & Ploma, Barcelone, 10
juin 1898, p. 2.