Anthony Pym

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Les notions de réseau et de régime en relations littéraires internationales 

Published in L'Internationalité littéraire, Ed. Anthony Pym, Paris-Barcelona: Noesis, 1988, 5-21. 
 
Personne ne doute que les littératures nationales manifestent, depuis leur fondement et sans doute dans leurs fondements romantiques, une tendance historique à s'internationaliser. Or les disciplines qui à première vue sembleraient les plus aptes à relever l'importance de cette tendance, à savoir la littérature comparée et la sociologie de la littérature, ont produit fort peu de concepts cohérents qui puissent rendre compte de l'étendue historique de l'internationalité littéraire. 

De son côté, le comparatisme est souvent tiraillé entre une pléthore d'études de cas et un niveau de théorisation qui, surtout aujourd'hui, veut inclure toutes les sciences sociales dans une discipline qui n'aurait peut-être que ce désir pour identité contemporaine. Par cet écart entre pratique et théorie, et peut-être dans l'espoir de faire en sorte que les études de cas correspondent aux principes universels, les comparatistes de nos jours abandonnent de plus en plus la notion de l'"influence", attendant sans doute que le phénomène disparaisse avec son nom. Il nous semble pourtant difficile d'imaginer une internationalisation qui ne passe pas par des influences, entendues comme rapports de force à la fois positifs et négatifs, d'attraction et de répulsion, entre des écrivains, entre des littératures, entre des sociétés. Il en résulte que le comparatisme contemporain peut toujours comparer, mais il aurait du mal à aborder une internationalité plus forte, plus influente, que sa propre négation des limites nationales.  

D'un autre côté, la sociologie de la littérature, en principe plus terre à terre dans la mesure où ses analyses devraient se réaliser en fonction des substrats sociaux, n'a guère fait davantage pour cerner une internationalité historique, ni en littérature, ni en substrat social. Ses catégories effectives demeurent, pour l'essentiel, le texte qui fait partie d'une oeuvre, inscrite dans une littérature qui à son tour correspond à une société. Le texte ainsi enfermé dans une topologie de déterminations concentriques ne saurait aller nulle part. De tels lieux clos, pourtant peu en évidence dans les milieux littéraires de notre siècle, semblent relever plutôt d'un désir analytique qui, en survolant les asymétries concrètes, se fait complice, malgré tout, d'un comparatisme dépourvu d'influences. 

Comment se fait-il que nos disciplines actuelles - et nous sommes bien là, entre le comparatisme et la sociologie - nous fournissent si peu d'outils conceptuels pour parler de l'internationalité littéraire? Pourquoi la notion que nous proposons de mettre ici en oeuvre - le régime - provient-elle en fait de recherches sur les relations internationales politiques et commerciales? Le problème est peut-être que nous nous trouvons toujours dans ce qu'on appelait autrefois les sciences "morales", les sciences du comment "devrait être" le monde, et donc quelque peu éloignés de la nécessité d'une pratique matérialiste, expérimentale, empirique. 

Morale du lieu clos 

Il existe, depuis les origines de l'esthétique moderne comme mode de totalisation, une moralité du lieu clos, de ce lieu qui entoure oeuvre et auteur de déterminations circulaires qui aboutissent soit à la société, soit à l'humanité. Le particulier et le général peuvent ainsi trouver forme au-delà des asymétries terrestres: "Dans la réalité finie, dit entre autres Hegel, les déterminations qui correspondent à la vérité existent les unes en dehors des autres, de sorte qu'on se trouve en présence d'une séparation de ce qui, selon la vérité, est inséparable".[1] Et si la vérité exclut l'influence, la morale et le goût doivent se conformer: "... un caractère qui mérite vraiment ce nom agit toujours de sa propre initiative [...] et ne laisse pas un étranger influencer ses actes" [2]; ou encore: l'"homme de caractère s'applique aux intérêts réels du milieu où il reste et où il se sent chez lui" [3]. Cela nous semble fort bien dit et non facilement réductible à une idéologie nationaliste pernicieuse. Citons pourtant Gabriel Tarde, sociologue qui en 1895 applique aussi succinctement ce même principe pour affirmer que tout art qui vient de l'étranger est "immoral et dissolvant, parce qu'il apporte avec lui-même son but, l'aspiration spéciale, collective et patriotique du lieu de naissance" [4]; et par commutation mathématique: "Quand l'art se présente séparé de la morale, quand il est un agent non d'harmonie, mais de dissolution sociale, c'est un signe qu'il est importé du dehors..." [5]. Le glissement pervers de l'argument est dû évidemment à une confusion entre le lieu clos comme jugement de valeur (Hegel) et comme jugement de fait (Tarde). Or, puisque cette même confusion se trouve actuellement au fond de la plupart des malentendus en sociologie de la littérature (la représentation du social comme qualité des grandes oeuvres est jugement de valeur; comme qualité de toute oeuvre, malentendu de fait), elle ne peut être écartée comme simple produit d'un âge qui ne nous concerne plus.  

En voici l'actualité: le désir de rattacher une littérature à une seule société se présente comme négation à la fois de l'internationalité et de l'autonomie de l'art; il localise en fait l'internationalisation comme l'une des causes possibles de l'autonomie progressive de l'art face aux sociétés individuelles. Il n'est donc guère surprenant de retrouver la même topologie, la même suppression des influences, chez, par exemple, le Goldmann pour qui Port-Royal était le lieu clos par excellence: la fermeture qui permet le jugement de valeur va de pair avec le silence sur l'autonomie. Quant à l'extension du lieu de valeur au monde des faits, la critique vulgaire marxiste, telle au moins qu'on la retrouve dans l'analyse que fait Françoise Pérus du Modernismo hispano-américain, rejoint les présuppositions des naturalistes conservateurs du XIXème siècle: "C'est une erreur de penser que les influences soient suffisamment efficaces pour pouvoir générer des moments superstructuraux réellement détachés de leur base [...]. Les influences se réalisent en fonction de certains besoins de la société réceptrice" [6]. La faiblesse de l'argument, surtout appliqué au XXème siècle, relève non seulement de la croissance quantitative et constante des effets dus aux influences littéraires, mais de l'internationalisation croissante de tous les facteurs qui autrefois auraient pu indiquer la production domestique des "besoins" sociaux. On oublie trop souvent que, tout comme Taine qui exclut les influences internationales en choisissant d'écrire l'histoire d'un "monument", à savoir la littérature anglaise, Marx se centra sur l'objet d'étude le plus centralisé, le plus "complet" de son temps, le capitalisme anglais. De telles généralisations à partir de nations privilégiées ne sont plus praticables dès que l'on reconnaît et nomme l'existence des centres, la distance des périphéries, et donc une base matérielle pour l'autonomie.  

Et pourtant les présuppositions persistent. Lorsque Zima fait sa critique de Bakhtine - pour choisir un dernier exemple parmi maints autres - il trouve impossible que la structure carnavalesque puisse apparaître chez Dostoïevsky, chez Thomas Mann et chez Rabelais, et que Bakhtine en fait "substitue une argumentation située sur le plan de l'évolution littéraire à l'argument sociologique proprement dit" [7]. Doit-on conclure que, selon l'argument sociologique "proprement dit", l'écrivain ne doit pas représenter autre chose que sa propre société (Hegel), ou ne peut jamais se libérer de son lieu de naissance (Tarde)? Et même si l'on admet que l'évolution puisse passer par l'étranger, l'histoire de l'internationalité littéraire devrait-elle correspondre exactement à l'histoire des sociétés nationales? Ou encore: pourquoi l'internationalité littéraire devrait-elle imiter les relations économiques ou politiques qui existent entre les sociétés? 

Dans ce qui suit, je voudrais surtout démontrer qu'une conceptualisation en quelque sorte adéquate aux principes de l'internationalité exige que l'on mette en question certains des fondements de l'esthétique et de la sociologie modernes. A titre d'exemple, nous esquisserons une analyse empirique des relations littéraires internationales à la fin du XIXème siècle. La comparaison avec les relations économiques et politiques de la même époque fera ressortir une notion de "régime" qui, mise en relation avec le concept d'"autonomie littéraire", et distance prise des cas individuels, pourrait être appliquée aux relations littéraires d'autres époques.  

Le réseau empirique  

Admettons que le fondement de toute influence entre les nations soit le transport en tant que conquête de la distance matérielle: les marchandises, les armées, les devises, les écrivains, les livres se déplacent selon des contraintes très historiques. La tendance internationaliste n'est rien d'autre, au fond, qu'une conséquence du développement des moyens de transport. Il est possible de postuler que l'efficacité de ces transports se mesure en temps -quantifiable sur le terrain- et en distorsion d'information -lisible comme les bruits entourant chaque influence reçue. Mais le modèle mécaniste ne sert qu'à interroger l'histoire des voies réellement utilisées. Notre première tâche sera donc de reconstituer la forme générale, le réseau, des voies mises en valeur à un moment historique donné. Presqu'un siècle d'études en littérature comparée nous fournit en fait suffisamment de renseignements pour dessiner, bêtement et selon des critères aussi impressionnistes que ceux de nos sources, une image des grandes lignes d'un réseau particulier, celui de la littérature de l'époque "fin de siècle". 

Quoique nullement définitif, le schéma présenté dans les pages suivantes fait ressortir une forme générale qui pourrait difficilement être autre. Vu de loin, ce grand triangle, d'intensité centralisée, trace un rayonnement progressif qui, autour de 1900, aboutit à une série de petites lignes qui disparaissent vers le nouveau siècle. Ne cachons pas que la cohérence relative de cette image est due en premier lieu au choix de présenter les cadres nationaux dans l'ordre de leur éloignement relatif et orientation longitudinale (Est-Ouest) par rapport au centre à l'époque le moins contesté, Paris. Pourtant, la cohérence du résultat suggère que ce choix n'a pas été arbitraire, et que le facteur déterminant demeure, encore au tournant du siècle, la distance matérielle des terres et des océans que les porteurs d'influences avaient à traverser.  

Il se peut que le message de cette forme étendue corresponde en quelque sorte aux problèmes que Saintsbury, par exemple, affronte en écrivant le dernier tome de son histoire de la littérature européenne: ayant comparé les "grandes" littératures anglaise, française, allemande, espagnole jusqu'à la fin de leur romantisme respectif, l'historien ne sait plus organiser l'énorme quantité de nations et de langues qui devraient figurer dans ce volume sur le Later Nineteenth Century. Il insiste donc pour dire que "le romantisme a été la clé de voûte de toute la meilleure littérature", et n'accepte pas qu'on mette en opposition "le sentiment et la critique, l'optimisme et le pessimisme, l'imaginaire et la science". Or l'évidence des voies suggère que ce sont justement ces oppositions-là qui se sont faites transporter par le réseau qui nous concerne. Comme l'a remarqué Hugo von Hofmannsthal en 1893: "Deux choses nous semblent modernes aujourd'hui: l'analyse de la vie et la fuite devant la vie" [8]. Szabolcsi en entrevoit la réalité historique: "le Naturalisme et le Symbolisme arrivèrent dans beaucoup de pays ensemble et à la même époque, en sorte qu'ils se développèrent non l'un contre l'autre, mais plutôt comme des renforcements mutuels" [9]. Ce simple fait, mis en évidence au niveau du réseau, sert à poser bien des questions aux historiographies littéraires fondées sur la notion d'un "Symbolisme international", comme si cette conceptualisation française avait à elle seule éclairci le lyrique du monde entier. En fait, c'est l'opposition "art autonome"/"art scientifique" qui a voyagé à l'époque qui nous intéresse, et c'est uniquement à partir de ce niveau de conceptualisation général que l'on pourrait mettre en parallèle (mais non en hiérarchie) les mouvements nationaux comme, entre autres, l'Aestheticism britannique, le Modernismo hispano-américain et le "Symbolisme" français (d'ailleurs largement belge). 

Une autre façon d'interroger les histoires littéraires nationales à partir d'une conceptualisation internationaliste découle de la forme du réseau en soi, notamment de la tendance vers la synchronie indiquée par ces lignes qui deviennent de plus en plus horizontales. Cette tendance serait mise davantage en évidence dans un schéma qui tiendrait vraiment compte de l'importance de la divulgation centralisée, particulièrement du rôle de Paris comme relais des influences. On ne saurait attribuer la renommée internationale de Poe, par exemple, au moment historique et géographique de l'écrivain lui-même: son influence, en suivant celle de Baudelaire, ne trouve son vrai point de départ qu'en 1890, à Paris. De même pour Rimbaud, qui n'a de renommée internationale qu'après 1892. Quant à Mallarmé, son influence ne part pas de l'époque parnassienne, mais de la période entre 1884 - A Rebours - et 1892 - Entartung. De telles mises au point font apparaître une synchronicité telle qu'il faut remettre en question ce que l'on considère trop souvent comme le "retard" de maints mouvements littéraires "nationalistes" ou "néo-romantiques" de l'époque [10]. Dans la plupart des cas (notamment en Europe de l'Est, dans les pays scandinaves, dans le monde hispanique, mais aussi au Japon [11]), le discours lyrique qui fait l'éloge de la vie régionale ne peut pas être attribué à l'ignorance des mouvements symboliste et naturaliste mais à la négation de ces derniers proclamée en France par des poètes comme Gregh, Samain et Claudel. Si en 1907 Darío s'inspire de Hugo [12], ce n'est pas qu'il ignore Mallarmé, mais que Hugo est le poète le plus populaire dans la France du moment [13]. Et si de telles influences "romantiques" se multiplient sur toute l'étendue du réseau dans ces mêmes années, c'est que nous avons affaire à un moment international qui n'est ni de l'"art autonome", ni de l'"art scientifique", et qui en fait ne semble trouver aucun nom consacré dans nos histoires nationales. Si en 1893 Hofmannsthal avait placé la "vie" entre l'esthétisme et le naturalisme, quelques années plus tard, à partir des retentissements internationaux de l'affaire Dreyfus et surtout à la suite d'octobre 1905, ce serait à la "vie" tout court que les poètes voudraient participer. Les apparitions de ce terme comme panacée générale sont trop nombreuses pour être dues au hasard: en ne lisant que les articles réunis sous le titre de The Symbolist Movement in the Literature of the European Languages, on retrouve cette idéologie de la "vie" à Buenos-Aires (1898), à Varsovie (1902), Coïmbre (1904), Madrid (1905), Prague (1906), Vienne (1906), Moscou (1906) et Budapest (1906) [14]. Si tout cela est censé représenter un mouvement "symboliste", alors il faudra réécrire les principes du symbolisme français. Mais il n'en est rien: la préparation centraliste de cette catégorie esthétique se trouve diversement chez Guyau, chez Wilde, chez Symons, chez Gregh...; son aboutissement s'exprime chez Cendrars en 1913 ("La littérature fait partie de la vie... Vivre n'est pas un métier. Il n'y a donc plus d'artistes" [15]); et ce passage aux principes avant-gardistes renvoie en même temps à tout un développement qui chevauche la fin du siècle: "Ecrire n'est pas un métier, avait dit Camille de Sainte-Croix déjà en 1891. C'est la Vie même"...[16]. Quelque chose d'important s'est passé ici (il se peut que la "vie" ait remplacé la catégorie romantique de la "nature", résolvant ainsi la scission moderniste propre au XIXème siècle... base intéressante pour une définition historique du "post-modernisme"). Mais l'essentiel, dans le contexte présent, est que ce genre de questionnement ne peut se produire qu'à partir d'une image, aussi provisoire et imparfaite soit-elle, du réseau international.  

Détermination du "moment idéal"  

Comment conceptualiser le rapport entre ce réseau littéraire et les autres réseaux de la même époque: ceux des bateaux, des chemins de fer, des alliances politiques et militaires, des relations coloniales et impérialistes? Il semblerait que le centre du réseau littéraire - France, Angleterre - corresponde au centre du réseau économique et politique mis en place par ces deux grandes puissances coloniales. Mais la forme générale du réseau littéraire ne suit pas du tout les relations internationales proprement colonialistes: à quelques exceptions près (notamment Tagore), les Malgaches, les Africains, les Indochinois, les Indiens, ne sont pas du tout touchés par le réseau. On ne saurait parler ici d'"exclusion" ou d'"histoire négative", car le réseau littéraire ne concerne qu'une partie du monde, et le reste, quoiqu'incorporé déjà dans les relations économiques, n'est ni valorisé ni dévalorisé au niveau littéraire: il est simplement absent. Dans ce contexte, il serait difficile de voir le réseau littéraire comme conséquence directe du développement des réseaux des marchandises et des armées. Nul doute que les déplacements littéraires sont rendus plus ou moins difficiles par des intérêts plus puissants, mais cela n'empêche pas que leur réseau détienne ses propres impératifs, et que les littéraires soient en mesure de choisir leurs moments de départ et d'arrivée.  

Pourquoi donc est-ce que les réseaux différents tendent à partager leurs centres? Notons d'abord que le centre littéraire en fait se déplace vers Paris au cours des années 1880 et 1890, correspondant au prestige croissant de la France en tant que nation impérialiste à côté de l'Angleterre, et en contradiction avec l'image de la "France décadente" répandue autour de 1870. Ce n'est que pendant l'expansion économique française que les étrangers peuvent accepter, voire importer, une esthétique française "décadente" sans pour autant risquer une vraie décadence économique et politique. Bien que ce soient toujours la révolution française et la "France libérale" qui inspirent une certaine francophilie aux écrivains étrangers (beaucoup d'entre eux sont en train de se libérer de la réelle décadence des empires austro-hongrois, espagnol, portugais, ottoman et tsariste), le fait que cette image ne correspond pas du tout à la France de l'époque n'est pour eux nullement gênant: pour exercer son influence littéraire, il faut que Paris représente à la fois une puissance impériale et une pensée libératrice. Comme le dit Etiemble, "la force des armées compensait la légèreté de la doctrine symboliste"[17]. 

Si déterminisme il y a dans l'épanouissement du réseau autour de 1890, c'est donc à attribuer à un ensemble de facteurs contradictoires qui permettent que les principes de l'esthétisme, du naturalisme, puis de la "vie", à la suite d'un long développement dans le centre, trouvent le moment juste pour leur départ vers l'étranger. C'est en fait le déterminisme selon Lukács: "Pour que le marin puisse "répondre" au vent en ouvrant les voiles, il faut l'intervention, la mise en valeur pratique, du moment idéal" [18]. 

Régimes internationaux 

Cela dit, nous devrons avouer que les grandes lignes des disséminations littéraires deviennent de plus en plus difficiles à suivre au fur et à mesure que l'objet avance dans l'histoire. Le terrain du XXème siècle présente non seulement trop de déplacements d'écrivains, mais surtout trop d'"entrées nationales" (en réalité les grandes villes) pour qu'une image cohérente puisse en résulter. Nous nous retrouvons devant le problème de Saintsbury, et peut-être au bord d'une certaine "folie cartographique"[19]. La notion de réseau n'est pas en soi adéquate aux problèmes de l'internationalité littéraire. 

En théorie des négociations politiques et économiques, la notion de "régime" a remplacé, au cours des années 1970, celle de "systèmes internationaux". Selon Keohane et Nye, "régime international" veut dire "un ensemble d'aménagements [governing arrangements] par lesquels sont ordonnés des rapports d'interdépendance" [20]. Suivant cette acception, un groupe de chercheurs américains s'est mis d'accord pour produire une définition à la fois plus complexe et plus précise: 

Un régime se compose d'ensembles -explicites ou implicites- de principes, de normes, de règles et de procédés de négociation autour desquels les attentes des acteurs convergent sur un champ de rapports internationaux, et grâce auxquels les comportements individuels de ces acteurs pourraient être coordonnés [21]. 

Deux aspects peuvent nous permettre de distinguer "régime" et "système". D'une part, la notion d'"acteurs indépendants" renvoie à un théâtre pour lequel le drame n'a pas encore été écrit: on ne présuppose pas la sorte de cohérence que pourrait imposer un auteur unique ou une grande puissance mondiale. D'autre part, et surtout, la "matière" d'un régime n'est pas tant ce qui se passe au niveau matériel d'un réseau, que les "attentes" mêmes des acteurs (on pourrait bien sûr parler d'un "horizon d'attente"), leur perception des rapports internationaux actuels, futurs ou souhaitables. Les régimes se situent donc dans l'ordre idéologique des mythes qui entourent des objets réels -car les réseaux existent- et qui doivent former la base de toute action, de toute stratégie dans ce domaine. Car dans le cas des relations internationales, nous l'avons déjà confessé, l'étendue de l'objet réel dépasse la perception de tout acteur - ou chercheur - individuel.  

Malgré cette importance de l'aspect subjectif, les régimes internationaux sont souvent très définissables. Citons, à titre d'exemple parallèle au régime littéraire que nous voudrions cerner, la description proposée par Puchala et Hopkins des "aménagements du régime colonial de 1870-1914" [22]: 

1. Bifurcation de la civilisation: les puissances coloniales voient le monde en fonction de deux classes de nations: les Européens civilisés et les "sauvages", les "barbares", les "enfants". 

2. Légitimité du gouvernement à distance: on accepte que la fonction des élites européennes soit de gouverner les colonies à partir des centres européens. 

3. Légitimité de l'accumulation de terrains étrangers: le prestige d'une puissance se mesure en fontion de l'espace qu'elle contrôle. 

4. L'importance de l'équilibre des puissances: les puissances coloniales attendent compensation pour tout changement des frontières de leurs domaines. 

5. Néo-mercantilisme: à partir de 1880, le principe du libre-échange cède à la pratique selon laquelle chaque puissance a le droit d'organiser pour son propre bénéfice les systèmes économiques de son domaine. 

6. Non-intervention dans le domaine d'une autre puissance: puisque aucune moralité ne justifie l'interventionnisme, il n'y a aucune moralité supra-nationale: chaque puissance a le droit de faire comme elle veut dans son propre domaine. 

Tout cela semble presque évident, et peut-être si évident qu'on s'étonne du fait qu'un objet aussi apparemment cohérent puisse contredire à la fois les relations asymétriques visibles au niveau du réseau correspondant (le régime cache les déséquilibres et les influences politiques et économiques) et, plus important pour nos propos ici, les relations visibles au niveau du réseau littéraire de la même période. Comment parler d'"accumulation de terrains étrangers" ou de "néo-mercantilisme" en matière culturelle? Comment appliquer un tel régime au niveau littéraire? 

Nous ne croyons pas que la notion de régime doive devenir encore une métaphore économique - à côté du parler de "capitaux symboliques" etc. - pour des processus qui se déroulent à partir d'un réseau déjà matériellement distinct de ceux de l'économie et de la politique: la littérature n'est pas l'économie. C'est à dire que nous croyons qu'il existe des régimes littéraires qui sont réellement - spécifiquement - littéraires, et que ceux-ci sont réellement - non métaphoriquement - des régimes comme celui décrit ci-dessus. De ce point de vue, l'exemple du régime colonialiste ne sert que de base pour une interrogation générale des relations internationales propres au réseau littéraire. 

Ce procédé nous permet de proposer une série de traits généraux du régime littéraire fin de siècle: 

1. Bifurcation de la civilisation: Les acteurs sont en général d'accord pour reconnaître la distinction entre l'"axe central" Paris-Londres et une vaste périphérie dont aucun d'eux n'est pleinement conscient. Cependant, les principes de la modernité et du progrès centralisés ne concernent pas les colonies "sauvages" ou "barbares": le régime littéraire coupe le monde de telle sorte que sa périphérie se constitue de grandes villes dans des pays pour la plupart en voie d'industrialisation, qui possèdent déjà une connaissance du progrès [23]. C'est-à-dire que la bifurcation se produit pour l'essentiel à partir d'une périphérie qui ressent le besoin de créer, et de croire à, un "centre plus avancé". Cette situation entraîne un deuxième aspect par lequel le régime littéraire se distingue du régime colonialiste, à savoir la passivité relative des émetteurs d'influences. 

2. Efficacité de l'influence passive: Là où les acteurs politiques et économiques du centre agissent en tant qu'émetteurs d'influences, les acteurs littéraires de ce même centre sont plutôt passifs quant à la dissémination internationale de leur influence. A quelques exceptions près -Marinetti par exemple, qui provient d'une situation excentrée-, les écrivains qui deviennent des figures internationales ne s'occupent pas des processus par lesquels leur influence est disséminée. Une certaine passivité ou fausse modestie de la part des "émetteurs" aide même à créer une ambiance de mystère et d'ésotérisme qui attire l'attention internationale (le modèle ici serait le cas Mallarmé), et il devient ainsi possible de parler d'"influence par absence". Le travail disséminateur est donc fait, soit par des "récepteurs-médiateurs" (toutes les "chroniques de Paris" etc.), soit par les polémiques soulevées par la scission superficielle entre les positions esthétiste et naturaliste (c'est en fait l'idéologie "naturaliste-sociologique" de Huysmans, puis de Huret et de Nordau, qui fait connaître les écrivains "symbolistes" à l'échelle internationale).  

3. Principe de fraternité: Au lieu du "gouvernement à distance" légitime selon les hiérarchies "maître/esclave" du régime colonialiste, le régime littéraire maintient un principe de fraternité à distance. C'est ainsi que Baudelaire appelle non seulement ses lecteurs, mais aussi Poe, des membres de sa propre famille, et sera à son tour appelé "frère" par des récepteurs en Angleterre (Swinburne) et en Amérique hispanique (Herrera y Reissig). La passivité de l'écrivain "maudit", puis la recherche de la "vie", font en sorte qu'il n'y a plus de "maîtres", plus de "disciples", plus d'"écoles": les milieux littéraires commencent à se former en "brotherhoods" (d'après les Préraphaélites), en "cercles" (surtout dans les pays de l'Est), et plus généralement en "mouvements" qui s'inspirent non pas d'un père, mais d'un groupe de frères orphelins et sans lieu fixe. 

4. Légitimité de l'accumulation d'influences: Le rôle actif des récepteurs et leur rejet du principe du "maître unique" impliquent qu'une littérature centrale ne saurait "coloniser" une littérature périphérique. De même, les écrivains éloignés du centre ne se sentent pas obligés de suivre une seule esthétique provenant du centre. Ce principe s'exprime succinctement chez Martí: "Connaître les diverses littératures est le meilleur moyen de se libérer de la tyrannie de quelques unes d'entre elles" [24]. C'est ainsi qu'on trouve, surtout dans le domaine hispanique mais aussi ailleurs, des revues littéraires remplies de traductions provenant de partout: naturaliste à côté de symboliste, allemand et russe à côté d'anglais et français (une bonne partie des traductions étant des "relais" par le français), et tout cela au nom de la "modernité" comme accumulation de choses étrangères.  

5. Supériorité de l'inconnu: Il va sans dire que les processus d'accumulation n'inspirent aucun souci d'"équilibre" quant aux frontières traditionnelles entre les littératures. Pourtant, on ne saurait parler ni de libre-échange, ni de protectionnisme dans ce contexte. Si la plupart des influences vont du centre à la périphérie, cela n'empêche pas que les grandes accumulations culturelles de l'époque colonialiste soient au centre, ou bien dans les musées et les bibliothèques à prétentions universelles, ou bien grâce à l'exotisme qui entoure les découvertes de "Wagnérisme", de l'art japonais, du roman russe, etc. Les critères d'importation, au centre comme à la périphérie, ne se basent pas sur la simple "actualité" de telle ou telle influence, mais sur l'idée qu'il faut connaître tout ce qui n'est pas déjà connu, fût-ce d'hier, fût-ce du Moyen-Age. Cela entraîne une dévalorisation générale du "déjà connu", notamment du legs des générations immédiatement antérieures (les "pères"), et une structuration de valeur telle que soient privilégiés à la fois tout ce qui est neuf et tout ce qui est éloigné dans l'espace ou dans le temps.  

6. Supra-nationalité des intellectuels: Tous les principes ci-dessus contredisent les bases du "non-interventionnisme" du régime colonialiste. Si les grandes nations sont d'accord pour ne pas faire appel à une moralité supra-nationale, cela n'est certainement pas le cas pour les écrivains du tournant du siècle. Seule la possibilité d'une valeur "inconnue" empêche, dans un premier temps, qu'un écrivain fasse la critique d'une littérature étrangère; une fois épuisée cette valeur, une fois "consommée" l'étrangeté, les frontières nationales ne fournissent plus de protection. Cet aspect du régime littéraire revêt d'ailleurs une importance politique autour de l'affaire Dreyfus, attentivement suivie outremer. Car c'est grâce à ce débat que le substantif "intellectuel", d'abord comme synonyme de "traître", puis comme cri de guerre, se répand non seulement en France (le "Manifeste des intellectuels" de 1898) mais aussi et presqu'immédiatement sur la scène internationale [25]. Ainsi Unamuno en 1899: "Au-dessus des patries qui se battent en triste bataille, se lève la solidarité des intellectuels" [26]. Il n'est donc pas surprenant que les écrivains anti-colonialistes en Amérique latine, et parallèlement en Australie, se tournent vers Paris pour rompre leurs liens culturels avec Madrid et Londres, utilisant le régime littéraire comme "levier culturel" contre le régime politique. Ce faisant, il trouvent dans les contradictions entre l'internationalité littéraire et le régime colonialiste une base concrète pour leur autonomie relative par rapport à leur société de naissance. Quoi que disent les sociologues positivistes comme Tarde - et bien sûr les écrivains nationalistes comme Barrès -, le régime littéraire de l'époque rend possible une pluralité de critères supra-nationaux, et donne ainsi une orientation politique à la participation à la "vie" qui va caractériser l'esthétique des premières années du XXème siècle. 

Bien que cet ensemble de principes développe une vision suffisamment cohérente pour que nous puissions parler d'un seul régime littéraire "fin de siècle", notre recherche n'est pas au point où nous pourrions identifier les processus de changement qui devraient aboutir au régime international, évidemment très différent, des années 1920 et 1930. Il se peut que la guerre de 1914 bloque toute recherche d'une continuité à ce niveau; mais il est aussi possible que les régimes du XXème siècle, avec ou sans grandes ruptures, changent de problématique tout aussi souvent que le font les régimes économiques et politiques. 

Ensemble, les notions de réseau et de régime, l'une au niveau des jugements de fait, l'autre portant sur des jugements de valeur, rendent possible une conceptualisation historique de l'internationalité littéraire encore peu en évidence dans la littérature comparée ou dans la sociologie de la littérature. Ces deux modes de recherche veulent d'ailleurs répondre à un double questionnement (sartrien) du rôle de la littérature dans le monde: d'une part, au niveau historique des réseaux, "qu'est-ce que la littérature?" (où?, quand?, combien?); de l'autre, surtout quand il s'agit de réfléchir sur des régimes contemporains, "que peut la littérature?".  

NOTES 

 1. HEGEL, G.W.F.: Esthétique, Paris, Flammarion, 1979, I, p. 149; voir aussi pp. 156-157. 

2. Ibid., p. 308. 

3. Ibid., p. 310. 

4. TARDE, G.: La Logique sociale, Paris, F. Alcan, 1895, p. 396. 

5. Ibid. 

6. PÉRUS, F.: Literatura y sociedad en América latina: El Modernismo , La Havane, Casa de las Américas, 1976, p. 27. 

7. ZIMA, P.V.: Pour une sociologie du texte littéraire, Paris, Union Générale d'Editions, p. 362. 

8. HOFMANNSTHAL, H.: "Gabriele d'Annunzio" [1893], in Gesammelte Werke, VII, Stockholm, Bermann-Fischer, 1946, p. 149. 

9. SZABOLCSI, M.: "On the Spread of Symbolism", in BALAKIAN, A. (éd): The Symbolist Movement in the Literature of European Languages, Budapest, Akadémiai Kiadó, 1982, p. 183. 

10. Pour n'en donner que deux exemples: B. Gicovate veut excuser le fait que, en 1904, J.R. Jiménez fasse l'éloge de Samain et de Jammes: le poète espagnol, dit Gicovate, n'avait pas encore découvert "the true hierarchy of artistic ability in the use of the French language" ("Juan Ramón Jiménez and the Heritage of Symbolism in Hispanic Poetry", in BALAKIAN, op cit., p. 341). De même, P. Por veut attribuer aux origines féodales du poète hongrois le fait qu'Ady n'accepte pas de séparer l'art et la vie ("The Symbolist Turn in Endre Ady's Poetry"", ibid., p. 371). Dans ces deux cas, les poètes étaient plus au courant des mouvements français que ne le sont leur apologistes contemporains. 

11. Voir WON, K.: "The Symbolists' Influence on Japanese Poetry", Comparative Literature Studies (Urbana), 8,1971, pp. 254-265. 

12. DARIO, R.: "Momotombo", in El canto errante, 1907. 

13. Lorsqu'une enquête parisienne de 1902 demande "Quel est votre poète?", la plupart des voix sont pour Hugo. Voir DÉCAUDIN, M.: La Crise des valeurs symbolistes, 1895-1914, Paris-Genève, Slatkine, 1981, p. 151. 

14. BALAKIAN, op cit.: pp. 676, 610, 559, 670, 621, 429, 390, 370. 

15. CENDRARS, B.: in Der Sturm [1913], cité par Décaudin, p. 479. 

16. SAINTE-CROIX, C.: in HURET, J.: Enquête sur l'évolution littéraire [1891], Vanves, Thot, 1982, p. 50. 

17. ETIEMBLE, R.: "Symbolisme - le symbolisme à l'étranger", Encyclopædia Universalis, 1ere édition, t. 15, Paris, 1973. 

18. LUKACS, G.: Ontologia dell'essere sociale, Rome, Riuniti, 1976-81, II, p. 378. 

19. Voir l'article de Geneviève Mouillaud-Fraisse dans ce volume. 

20. Voir KEOHANE, R.O., et NYE, J.S.: "International Regime Change", in Power and Interdependence, Boston, Little, Brown, 1977, p. 19. 

21. Colloque des collaborateurs au numéro spécial d'International Organization sur "International Regimes", Los-Angeles, octobre 1980; cité par FINLAYSON, J.A., et ZACHER, M.W.: "The GATT and the regulation of trade barriers: regime dynamics and functions", International Organization, 35/4 (automne 1981), p. 563. 

22. PUCHALA, D.J., et HOPKINS, R.F.: "International Regimes: lessons from inductive analysis", in International Organization, 26/2, printemps 1982, pp. 245-275. 

23. Dans le domaine hispanophone, il faut souligner que la "résistance au progrès" propre au Noventayochismo va de pair avec l'orientation plus "progressiste" du Modernismo, de sorte que les deux tendances ont leur regard fixé sur le centre, notamment Paris, d'où sont transmises les influences germaniques et anglaises. Remarquons aussi qu'il nous semble difficile de lier ces mouvements à une "situation de sous-développement" comme l'a voulu faire FERNANDEZ RETAMAR, R. (Teoría de la literatura hispanoamericana, Mexico, Nuestro Tiempo, 1977). Les écrivains concernés ont plutôt tendance à se déplacer entre les grandes villes déjà en voie d'industrialisation. 

24. MARTÍ, José: "Oscar Wilde", in Páginas selectas, Buenos-Aires, Estrada, 1939, p. 116. 

25. Sur le développement de la notion de l'"intellectuel" en France, voir IDT, G.: "L'"Intellectuel" avant l'affaire Dreyfus", in Cahiers de Lexicologie, XV, 2, 1969. Pour l'Espagne, INMAN FOX, E.: La crisis intelectual del 98, Madrid, Cuadernos para el diálogo, 1976, pp. 10 ff. 

26. UNAMUNO, M. de: in Las Noticias, 10 septembre 1899; cité par Inman Fox, p. 10. En anglais, l'emploi politique du substantif date de 1898 (OED); une version catalane ("els intel.ligents") est à trouver dans Pèl & Ploma, Barcelone, 10 juin 1898, p. 2. 

 

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